Samedi 16 juin 2007
L’homme prit mes bagages avec fermeté, organisa le rangement de son coffre, tourna autour de son véhicule, probablement pour l’inspecter. Il faisait preuve d’une grande détermination, il était assez drôle. Une bataille redoutable avait dû avoir lieu sur le haut de son crane. Plus aucun cheveu ne semblait vouloir pousser. Cela laissait place à un front haut et plissé. Son regard de prédateur était légèrement caché par une paire de lunette toute ronde. Le tout trônant sur un corps de petite taille et assez mal proportionné.
J’étais dans le taxi qui m’emmenait à l’aéroport, fatigué, que dis-je, exténué. J’avais l’impression que mes yeux étaient à la hauteur de ma bouche, que mes bras pouvaient toucher le sol sans aucun effort.
« Vous partez ou jeune homme ? » me demanda très clairement le chauffeur avec un accent venu tout droit du nord.
« En Thaïlande, à Bangkok, enfin mon avion me dépose la-bas et après… » J’espérais que la conversation allait se terminer là car en plus d’être vidé de toute énergie, j’avais pris l’option casque à pointe : j’avais un mal de tête de boxer après un match perdu par KO.
« Ah ! Vous êtes un de ces jeunes routards qui part découvrir le monde sans se poser de question. Je peux vous en poser une de question ? »Me demanda mon nouvel ami avec un large sourire.
« Oui avec plaisir »lui répondis-je hypocritement.
« Vous êtes de gauche?...  Non, ce n’est pas méchant mais en général, les jeunes qui font comme vous, ils sont plutôt de gauche. Je connais bien le topo, ça fait vingt sept ans que je fais ce métier, j’en ai vu passer du client. Les jeunes qui voyagent comme ça et en plus vous me dites que vous allé à Bali en Thaïlande, ils se sentent plutôt bien à gauche. Comme les anglais ! » Il éclata de rire en accompagnant cette subtil plaisanterie d’un coup de volant sec qui nous plaça sur la voix de gauche.
Un peu bousculé, je lui répondis : « non Bali, c’est en indonésie. Moi je vais à Bangkok, en Thaïlande… ».
Le chauffeur interrompit son rire imbécile.
Quelques minutes passèrent. Je le voyais me regarder dans son rétroviseur, il n’avait pas l’air d’avoir apprécié cette petite remise en place que j’avais dû effectuer. Mais sans se décourager il reprit : « désolé, c’était pour rire, je sais bien que Bangkok c’est en Thaïlande, on plaisante là… »
L’ambiance avait changé. Il me cassait les couilles ce connard. Vu qu’il restait au moins un quart d’heure de trajet, que mon nouvel ami en m’épiant dans son retro signifiait qu’il désirait poursuivre cette discussion vouée à l’échec, je répondis à sa question d’un ton sage et apaisant : « pour revenir à ce que vous me demandiez, je suis pas trop intéressé par la politique. Je pense qu’il y a du bon à gauche, comme à droite. Les choses ont vraiment évolué, il n’y plus cette différence, ces idéologies opposées. Le monde devient naturellement la moins pire des choses s’imprégnant d’éléments divers et d’idées de tout bord » (et mon cul, c’est du poulet ! oh quel jolie consensus Gabriel…) Parti sur ma lancée je rajoutai : « mis à part bien évidemment les extrêmes. » voilà…
Assurément, un petit discours niaisou engendre souvent une grosse connerie. La réaction du chauffeur fut immédiate :
 « Qu’est ce que vous entendez par extrême ? »
Des images de personne me félicitant m’apparurent : ma mère, sa grosse tête contre la mienne admirant avec bonheur le bébé à l’unique dent que j’étais devenu. Certains instants rares de ma jeune scolarité ou un rendez-vous entre mon nom et une note brillante avaient eu lieu par le pur fruit du hasard, le tout recouvert de millier de personne applaudissant encore et encore, se levant pour rendre hommage à ce moment magique…
Cà y était, j’étais dans le pétrin. Moi qui ne souhaitais initialement aucune conversation, je nous dirigeais très habilement vers une polémique inutile et inintéressante au possible. Je restais fatigué et las de cette situation.
 « Mais là où vous allez, chez eux là, en Thaïlande, ils sont pas extrêmes, extrêmement je sais pas quoi ? Hein ? ».me lança t-il accompagné d’un sourire rempli d’orgueil et de stupidité.
Il me cherchait le bougre con ! Nos deux univers, nos deux sphères venaient de s’entrechoquées. Mon respect naturel pour l’autre me proposait d’ignorer ce mépris naissant. Mais au fond de mon être, la bête qui sommeillait, le mettait au même niveau qu’un Bernard-l’hermite.
Sa jubilation aurait pu me coller des plaques d’urticaire ou faire apparaître un furoncle géant au milieu du front. Mais tel le moine tibétain, je me concentrai sur ma respiration afin de la ralentir.  «Me transformer en taureau prêt à charger n’était pas la bonne solution » pensais-je.
« C’est un fait » lui dis-je.
Je ne pouvais m’empêcher de lui parler tel le baron parlant à ses serviteurs ou à sa descendance. Le sujet pour moi était clos.
« Vas mon enfant, mais préserves toi de ta grosse connerie. Imbécile, tu es né, petit homme tu es niais, au dessus de tout cela je resterai… »
Ces pensées poétiques de bas étages me permirent de me soustraire de cette situation pour le moins désagréable. Je me sentais rois, riche de la plus belle des âmes…
« Fouettes coché, emmènes moi rencontrer ma destinée et surtout, fermes ta putain de gueule ! »
Mais le chauffeur de taxis leva son glaive afin d’assener ce qui pour lui devait être un coup fatal : « j’ai pas fait beaucoup d’étude sinon je ne serais pas. Pour moi les choses ne sont pas arrivées facilement… mais un truc est sur, les études, ça rend pas plus intelligent et de toute façon c’est rempli de branleurs.
Vous, je suis sur que vous avez fait beaucoup d’étude. Hein que j’ai raison ? »
En une fraction de seconde toutes les scènes cinématographiques les plus violentes, les plus sanglantes allant du tranchage de gorge à l’ancienne jusqu'aux séances de torture accompagnées d’hurlements insoutenables me traversèrent l’esprit. J’aurais voulu répondre à cette question, à ce sourire imbibé d’arrogance avec une force surhumaine. J’aurais attrapé d’une main sa tête, de l’autre une jambe et je l’aurais déchiqueté en deux parties. J’aurais craché du feu afin d’enflammer les deux bouts de cet être répugnant…
Voilà, en plus d’être à moitié malade, j’étais maintenant de mauvaise humeur.
« T’es qu’une pute ! »Lui lançais-je froidement.
Avec le recul, je n’explique toujours pas ma réaction. Je ne voulu contenir plus longtemps cette troupe de chiens des neiges qui forçaient afin que je leur rende leur liberté. « Vous m’avez assez traîné, je vous offre le danger et l’intensité. Risquez vous, mettez vous en péril et redevenez les animaux sauvages que vous étiez… ».
Je rajoutai : « et une belle pute ! »
Mon rire explosa dans la voiture. Je l’interrompis brusquement et fixa cet homme dans ce même rétroviseur. Je ne riais plus, j’étais concentré à le regarder, j’avais avancé la tête et essayais comme un gosse de quinze ans de l’hypnotiser. Enfin, de prendre une posture qui aurait pu s’apparenter à celle d’un hypnotiseur de poulet.
Le taxi nerveusement bougeait la tête afin d’alterner un regard allant de la route à son rétro. J’entrouvris encore plus les yeux…
A cause de l’énorme fatigue qui avait blanchi mon visage, je devais ressembler à un chaman ou à un psychopathe. (La différence est-elle si évidente ?).
« Alors, qu’est ce que t’as ? T’as plus envie de me poser des questions ? Vas-y, je t’écoute mon petit poulet ».
Je venais de prendre le contrôle de la situation, le moindre centimètre cube de l’habitacle du véhicule était en ma possession. Tout cela était possible sans aucun effort ou plutôt en évitant tout effort. De la même manière qu’on acquière du courage en buvant un certain nombre de whisky, j’avais décuplé ma puissance sur l’autre, je ne pensais plus aux moyens d’arriver a mes fins mais uniquement à mon souhait immédiat : que ce petit bonhomme ferme son claque merde !
« Bon…, c’est mieux ».lui dis-je en me renfonçant dans mon siège.
Ma réaction avait été tellement inattendue que le taxi en avait perdu ses moyens. Ne sachant comment répondre, il paraissait comme médusé, peut être tout simplement très effrayé.
Le reste du voyage fut agréable. L’ambiance que je percevais était conviviale, limite bonne...
Aucun mot ne fut prononcé.
 
par Hessman
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