Je sortis assez violemment de mon sommeil. Il me fallut un court instant afin de reprendre mes esprits…
Mon voisin n’était pas à sa place. Probablement était-il parti tailler une bavette avec ses copines. L’avion n’avait toujours pas bougé et chose étrange, il n’y avait aucun bruit. Pas de bruit de
moteur d’avion, pas de bruit d’asiatiques piaillant en continue…
Je me frottai les yeux et me leva. Plus une seule personne, l’endroit était désert.
« Eh !s’il vous plait ! » m’écriai-je.
Pas de réponse.
Je me dirigeai vers un autre compartiment de l’avion. La colère montait en moi, comment pouvait-on délaisser sa clientèle ainsi ?
Arrivé dans l’autre partie, celle-ci était également déserte.
« Mais putain, c’est quoi ce cirque ! » criai-je.
Maintenant déterminé à ne pas laisser passer l’incident, je me dirigeai vers le coque pite. Aucun bagage, aucune affaire n’avait été laissée sur place. L’avion avait dû être évacué d’urgence et
bizarrement cela n’avait pas affecté mon sommeil.
« On se moque de moi » pensais-je
Je marchai de plus en plus vite tout en inspectant les lieux. « Mais putain, il n’y a personne ».
Une impression d’ultra propreté régnait, c’était sans doute lié à ce silence si parfait. Mais quelque chose d’autre me gênait…
Je n’arrivais pas à identifier cette gêne. Je stoppai ma marche immédiatement. « Qu’est ce qui n’allait pas ? » plus calmement je fis un tour d’horizon, je cherchais, je
m’interrogeais, « où est-ce que ça cloche ? »
Je fermai les yeux et me concentra. L’inquiétude mêlée à la curiosité me troublait.
Je ne sentais rien.
Je ne sentais plus rien.
Il n’y avait aucune odeur !
Dans ce genre d’endroit, les odeurs, ce n’est pas ce qui manque. Certains produits de lavages embaument toujours les avions. Dix minutes avant, celui-ci était rempli et maintenant plus personne,
une absence totale d’odeur et un silence, un silence absolu.
Une panique légère me gagnait, je courus jusqu’au bout de l’allé afin de sortir de cet endroit. Le sas n’avait pas bougé, il fallait que je change d’air.
Je revins là ou auparavant des centaines de gens avaient patienté, l’endroit était désertique. Les dizaines de rangs de siège étaient vides. Les bars, les restaurants, les boutiques ne vivaient
plus. La salle immense semblait s’être éteinte, la vie avait quitté les lieux.
Que s’était-il passé ? Où était tout ce monde ?
En regardant à travers les baies vitrées, la vision la plus surréaliste qui m’ait été donné de voir me paralysa sur place. Dans le ciel, fondu dans le bleu de ce dernier et de ses nuages, un
avion se tenait parfaitement immobile. Quel spectacle extraordinaire ! Le tout ressemblait à une photo tellement l’ensemble était figé. Les autres appareils au sol n’exprimaient également
aucun mouvement.
Je me mis à appelé, que dis-je à hurler, de plus en plus fort avec de plus en plus de rage. Un sentiment de claustrophobie intense s’emparait de moi. Je devenais fou, il fallait que je reprenne
le contrôle, que je me calme, tout ça disparaîtrait et ne serait qu’un horrible cauchemar.
« Réveilles toi, tu dors, tu ne t’es pas réveillé, sors de cette merde ! »
Je m’écroulai à terre et me mis à pleurer comme un enfant, j’avais peur et il fallait que tout ça cesse, mais la pire angoisse me rongeait, me faisait ressentir ce néant.
Recroquevillé sur moi même, j’aurais voulu ne plus exister, ces images, cette atmosphère, cet instant pathétique, tout cela me terrifiait.
« Gabriel ! Et ! Gabriel ! » Une lueur d’espoir apparut, Je connaissais cette voix.
Un homme se tenait à l’autre bout de l’aéroport, il continuait de m’appelé.
« Viens, rejoins nous, nous sommes ici »
Partant en courant dans la direction de la voix, il me fallais la rejoindre. Elle était l’oasis dans ce désert, ma survie, mon équilibre.
Plus je m’approchais de mon but, plus les formes devenaient distinctes. Arrivé à une centaine de mètre, je reconnus mon voisin, il s’agissait de ce mec, Jean-Alexandre Delespinois. Devant lui,
plusieurs choses au sol que je ne distinguais pas encore.
« Alors, je ne t’ai pas manqué ? » me cria t-il.
Cette question fût d’un grand réconfort.
Je lui répondis tout en m’avançant : « c’est quoi ce truc ? Qu’est ce qui se passe ? »
Tournant légèrement la tête, je me sentis observé…j’avais l’étrange sensation que quelqu’un se cachait.
Reprenant ma marche, je découvris avec stupeur qu’il s’agissait de corps gisants et je les connaissais. Ils étaient à moitié carbonisés, je savais pourquoi, c’est moi qui les avais brûlé. Ils
s’agissaient des créatures de mon cauchemar et les trois cadavres gisaient devant Jean-Alexandre.
«- mais c’était un rêve ! »
Il éclata de rire, mit les bras en croix et leva les yeux au ciel. Ces longs cheveux blonds semblaient avoir poussés, ils tombaient maintenant dans son dos. Les traits de son visage étaient
différents, plus fins. Son regard plus perçant. Il dégageait une sensualité et un charisme inouï.
« - tes rêves sont meurtriers Gabriel. Tu devrais apprendre à contrôler ta peur. Quoi que ce résultat m’impressionne. De ta peur est née une puissance, c’est bien mais le résultat est
là. »
Il me montra d’un geste délicat les trois corps et rajouta :
« - vraiment impressionnant …
- attends je comprends rien à rien, ou sommes nous ? qu’est ce que je fais là ? c’est
quoi ces choses, pourquoi t‘es ici ?
- oui tu ne comprends rien. Cette avalanche de question ne peut avoir d’échos. Mes amies ne sont
plus et toi tu es ici, pleurant, paniquant, me posant mille questions alors que la plupart des réponses, tu les connais déjà, mon ami.
- Je ne suis pas ton ami, on ne se connaît même pas, ces êtres, je les ai tués dans un rêve et je
suis certain que je vais me réveiller d’un moment à l’autre. »
Il me lança un regard rempli de tendresse.
« - que de certitude, c’est remarquable. J’apprécie cette interprétation.
- de quoi tu parles, qu’est ce qu’on fait.
- Qu’est ce que tu fais ! moi je ne suis qu’une image de ton obscurité, c’est toi qui m’as
convaincu. N’étais tu pas à la recherche d’une nouvelle vie, ne voulais tu pas changer le cours de ton existence minable. Seul avec ton mal être, tu n’étais qu’un échec. »
Ses paroles me firent l’effet d’une mise à nue. Il connaissait des éléments de ma vie que je n’avais jusqu'à maintenant partagés avec personne.
Il rajouta : « ne t’inquiète pas, tu récupéreras ton sens de l’humour, ton goût de la dérision, bien plus encore… »
J’étais sans défense face à lui. A chaque échange il semblait avoir l’avantage. Le jeu était complètement inégal.
« - que veux-tu ? » lançais-je péniblement dans un soupir.
« - ce que je veux, simplement retrouver mes amies que tu as anéanties
- mais c’est trop tard, le mal est fait, je peux plus… il m’interrompit :
- tu peux plus quoi ! Tout reste à faire, l’avenir est pour nous, l’avenir est pour toi
Gabriel. Tu vas te réaliser, tu me le dois. »
Il me remontra à nouveau les trois corps brûlé gisant au sol et dis avec un ton amusé :
« - imbécile, tu es né, petit homme tu es niais, au dessus de tout cela je resterai… tu aimes ce genre de poésie Gabriel, tu te souviens ? Alors écoutes la mienne : mes amies sont
morts, à raison ou à tort. Les ramener à moi, tu me le dois. Pour chacune d’entre elles, une âme s’éteindra. Alors enfin, tu te révèleras. »
A la fin de son monologue, sa voix avait changé et son regard s’était durci. Il ne semblait plus s’amuser. Il dit alors :
« - c’est toi Gabriel, uniquement toi. Ta vie va enfin t’appartenir, deviens ce que tu as toujours été, cesses de jouer… »
Je ne savais plus quoi dire, ces paroles me parlaient tout en me dégoûtant. Beaucoup d’émotions se mélangeaient, la culpabilité, l’incompréhension, le désarroi et surtout une fascination étrange.
Jean-Alexandre ouvrit grand les yeux et répéta :
« Gabriel, cesses de jouer…cesses de jouer… cesses de… » Il le répétait inlassablement, sa voix se perdit au fur et mesure dans un écho de plus en plus important. Ses yeux devenaient
lumineux, de plus en plus lumineux, ils brillaient de mille feux par intermittence. Je ne pouvais plus supporter ces astres de lumière intense. J’étais ébloui, je me protégeai à l’aide de mon
bras pour ne pas devenir aveugle. Tous ces rayons lumineux devenaient agressifs, ils voulaient pénétrer mon esprit mais je luttais. « Encore et encore…encore et encore… »