Après des heures passées sur place, nous quittions enfin la base militaire. Nous avions eu à raconter dans le moindre détail une version fausse des faits et ce à plusieurs reprises et à plusieurs
personnes. Ce massacre savamment orchestré avait permis à ce groupe, à mon groupe d’arriver à ses fins. Nous laissions derrière nous deux cadavres et un blessé. Je n’avais même pas eu à apprendre
quoi que ce soit concernant cette mise en scène. La voix de Delespinois résonnait en moi et m’avait dicté le nécessaire. Nous étions en parfaite connexion mentale :
« Après avoir ouvert la porte, il s’est avancé calmement sans dire un mot. Je ne sais pas, il y avait une atmosphère calme et paisible, je crois que personne ne s’attendait à ça. Ce dingue,
Delespinois a attrapé subitement le capitaine Ferrant et a commencé de l’étrangler. Sendersse et un des gardes ont essayé de le neutraliser mais il faisait preuve d’une détermination et d’une
force extraordinaire, il était devenu une vraie bête. Je me suis réfugié avec le Docteur dans un coin de la salle. Le lieutenant Hermaï a réussi à le stopper net en lui mettant le pistolet sur la
tempe, heureusement qu’elle avait demandé à un des soldats de lui prêter son arme, autrement ça aurait probablement été pire !
Il a lâché instantanément le capitaine, moi je croyais qu’il était mort. Tout le monde s’est écarté du fou furieux… » Je m’interrompis et éclata en sanglot. Je pense que si les larmes
avaient un goût différent selon l’émotion, celles-la auraient été sucrés, des larmes de jubilation, de jouissance. Cette comédie me procurait du plaisir. J’étais le père de famille racontant des
histoires invraisemblables le soir à ses petits bambins.
« Et, et Hermaï, la pauvre… Elle n’a pas vu le coup venir. Elle aurait peut être dû s’écarter je ne sais pas… Il lui a envoyé un grand coup de poing, le bruit a été horrible ! »
M’effondrant à nouveau, je me préparais à mettre les derniers coups de pédales, j’allais sprinter et remporter l’étape.
« Je me souviendrai à jamais de son visage…quelle horreur…c’était une sacrée femme, elle est restée debout et a trouvé la force nécessaire pour le neutraliser à jamais. Il y aurait pu y
avoir d’autres morts, j’en suis sûr. »
Voilà, la ligne était passée, j’étais sur le podium.
Je répétai ces conneries quatre ou cinq fois. Au fur et à mesure je me permettais quelques détails croustillants supplémentaires, un vrai romancier. Dès que des questions me gênaient je pleurais
à nouveau et les réponses me venaient, merci mon ami…
Ferrant ayant été emmené à l’hôpital, nous nous retrouvâmes dans notre véhicule. Notre escorte de motards avait repris du service. Sendersse conduisait. Sur le siège passager le nouvel Azvout ne
semblait pas plus touché que ça de revoir le monde extérieur. J’étais seul à l’arrière du véhicule, tel un ministre.
« - où allons-nous maintenant ? » demandais-je
« - tu ne te souviens pas Gabriel, à la rencontre de notre destinée… »
Nous nous mîmes à rire ensemble, comme des frères…