Arrivé devant l’entrée du centre psychiatrique d’Azvout, les deux motards nous quittèrent. Une fois qu’ils furent hors de vue, Sendersse fît demi-tour et nous partîmes.
L’ambiance dans le véhicule était incroyable : personne ne disait mot, il y avait autant de bruit que dans un désert. Une conversation aurait été de la plus grande des vulgarités. Nous
étions ensemble et cela était déjà la plus merveilleuse des conversations.
Je découvrais en leur compagnie une autre manière d’être. Sans savoir quoi que ce soit concernant leur histoire et les raisons de notre histoire commune, je ressentais nos liens et ils étaient
profonds et forts, surtout avec Delespinois. J’avais le sentiment de ne jamais avoir été aussi pur. Seul ce que nous réalisions avait de l’importance et j’étais une pièce maîtresse dans cet
échiquier.
Nous avons roulé pendant trois jours sans jamais nous arrêter. Beaucoup de paysages défilèrent, beaucoup de regards se croisèrent, la machine était en marche.
Je me souviens que nous avions traversé plusieurs frontières sans aucunes difficultés. De toute façon s’il y avait eu des complications, des mesures de simplification auraient été exécutées
rapidement. Personne ne pouvait nous arrêter, ça aurait été une grave erreur.
Fermant les yeux de temps en temps, j’entendais le bruit de ce volcan gronder en moi, j’arrivais même à l’imaginer, à le visualiser. Ce noyau de magma après un long sommeil se réveillait. Son
ascension était encore lente, il prenait forme, je le sentais proche, proche de mon âme. Sa résurrection, sa résurgence était vitale, j’en étais conscient.
Delespinois savait que je communiais avec cette force et il en était heureux, il en était même fier.
En pleine nuit noire, après avoir traversé un village à vive allure, nous prîmes une route sinueuse.
« Bonjour maman, bonjour ma chérie. » pensais-je
Une série de virages accomplis, nous croisâmes une femme tenant par la main sa petite fille. La fin de ce voyage se rapprochait, cette route en forme de serpent allait nous amener jusqu’à notre
destination. Les phares de la voiture qui ne cessaient de changer de direction étaient comme fou, ils présentaient un défilé d’arbustes, d’arbres et de végétations divers, je nous croyais en
pleine forêt.
Des gens apparurent dans ce faisceau de lumière. La fréquence d’apparition se fît de plus en plus importante. Ces personnes savaient que l’on venait, ces personnes nous attendaient. Je n’étais
pas un inconnu pour eux, quel bien être…
Je vis se dessiner au loin l’ombre d’une battisse. La lune dans ce ciel clair lui donnait des reflets lumineux. Plus on se rapprochait, plus l’édifice paraissait grandir et plus je pouvais
distinguer ses formes. Elle avait l’allure impériale et guerrière de certaines cathédrales mais sans avoir la déraison de vouloir toucher le ciel. Un immense jardin l’entourait. Il n’y avait pas
un seul arbre, pas un seul buisson sur cette grande étendue, était-ce seulement un jardin ?
Cela contrastait totalement avec le paysage aux alentours. Une grille très haute se chargeait de séparer clairement les deux mondes. L’immense battisse voulais garder son secret ou du moins sa
discrétion.
Nous arrivâmes à la hauteur d’un portail fermé, personne ne vint nous ouvrir. Faisant un tour d’horizon, je ne voyais plus âmes qui vivent. Sendersse sans éteindre le moteur descendit du véhicule
et alla jusqu’à l’entrée. S’y reprenant à plusieurs fois, il ouvrit enfin complètement les deux parties de la grande grille. Il vint se réinstaller dans le véhicule, passa la première vitesse et
accéléra délicatement. Juste après avoir franchi ce portail, Delespinois prononça des mots dans ce dialecte que je ne comprenais toujours pas. Entendre ce langage délicatement prononcé était un
véritable ravissement.
A la fin de ce qui pouvait ressembler à une incantation, la voiture était arrivée devant ce… à cette question Delespinois avait répondu :
« Palais, Gabriel. »
L’énorme bâtisse gothique dégageait une impression de puissance universelle, son architecture était impressionnante. Beaucoup de symboles étaient sculptés sur les parois, des visages humains, des
visages n’appartenant pas à notre monde, des représentations de bêtes, des écritures. Certaines géométries devaient avoir un sens et des raisons d’être gravées sur ces murs. Tout était art mais
rien n’était laissé au hasard. La plupart des extrémités ressemblaient à des pointes dirigées vers le ciel. Une porte d’environ cinq mètres était entourée de part et d’autre de deux grosses
sculptures de demi-sphère. L’une ayant la surface plate au dessus et l’autre en dessous. Me voyant admirer ces magnifiques monuments de pierre, Sendersse dit :
« L’équilibre. Ca nous rappèle pour quoi nous nous battons. Un jour… »
Delespinois lui coupa la parole :
« Il est trop tôt Kourâne, c’est inutile. »
Le véritable nom de Mr Sendersse était donc Kourâne, quel nom extraordinaire !
Ma curiosité m’aurait poussé en temps normal à espérer la suite, mais je sentais que cela n’était pas opportun et que les choses allaient naturellement s’éclaircirent. Je ré admirai à nouveau ce
palais surréaliste
« Les architectes qui l’ont construit ont eu une inspiration divine ! » dis-je d’un ton émerveillé.
A cette phrase mes deux compagnons répondirent par un sourire.
Une fois le véhicule à l’arrêt, j’aperçu dans le rétro, au loin, un groupe d’inconnus franchir le portail. Ils marchaient calmement dans la nuit et se dirigeaient vers nous. Un autre groupe fît
son apparition, puis un autre et un autre.
Des dizaines de gens se rapprochaient du palais. D’autres continuaient d’affluer. Il y avait maintenant une bonne centaine de personnes arrivée de nul part et le flux entrant ne cessait.
Nous sortîmes du véhicule et regardâmes dans leur direction. L’immense pelouse était alors recouverte d’inconnus tous plus différents les uns que les autres. Des hommes et des femmes de toutes
races, des personnes âgées, des enfants. J’aperçus aussi des gens en tenue de travail, des hommes en costumes, plusieurs policiers, des ouvriers et bien d’autres encore. Je fus étonné de
découvrir des religieux et des religieuses de toutes confessions marchant dans notre direction. Maintenant plus d’un millier de gens était rentrés sur le domaine. La foule qui s’était créée
lentement devenait extrêmement impressionnante.
Seuls les bruits d’une légère brise secouant les feuilles des arbres au loin et les pas foulant le sol venaient rompre ce silence impérial.
Les personnes les plus avancées avaient stoppé net leur marche à quelques mètres de nous, les autres s’entassaient derrière eux au fur et à mesure. Aucune expression ne transparaissait sur ces
nombreux visages. Je me sentais épié. Tous ces yeux me fixant comme des fusils cherchant leur cible, me mirent soudainement mal à l’aise.
Que me voulaient-ils ? Que me voulait-on ?
« T’admirer, te servir, t’aimer… » Me dis tranquillement Delespinois. Il rajouta avec la même sérénité :
« Nous sommes tous ici pour toi et rien que pour toi Gabriel. La route a été longue, le temps de la Bachoa arrive à son terme. »
Il leva les bras au ciel, prit une grande inspiration et lâcha des mots qui parurent ne jamais s’éteindre. Chaque son, chaque syllabe résonnait comme un rugissement étouffé. Nous étions tous
comme transporté. D’autre aurait probablement dit envoûté mais ce miel partagé avec chaque personne, avec chacun d’entre eux, avec chacun d’entre nous n’était que pur bonheur. La main de
Jean-Alexandre se posa délicatement sur mon épaule.
« Gabriel, tu es des leurs et tu l’as toujours été. Toutes ces personnes sont ta famille. Ce que tu as vécu jusqu'à maintenant n’a plus d’importance. Ta véritable existence va commencer ici.
Tu vas naître ou plutôt tu vas renaître parmi les tiens. »