Ce lieu à la fois si sombre et si hospitalier, tout ce monde devant moi, ces mots et ces visions, ce calme, tout cela me faisait sombrer dans un état de conscience étrange. Je planais entre le
doute et la conviction, entre la surprise et le déjà vécu. Tellement de choses étranges m’était apparut depuis ces derniers jours, tellement d’émotions nouvelles, tellement de changements dans ma
vie. Ne l’avais-je pas souhaité de tout mon cœur ? Quel sens avait le parcoure de Gabriel Hesse ? Pouvais-je encore m’aimer, me supporter plus longtemps ?
Mes repères, mes valeurs, ma foi partaient en éclat. Après avoir explosé, ma reconstruction devait avoir lieu, je le savais, c’était inévitable. La brebis égarée allait à l’instar du phénix,
renaître de ses cendres.
Perdu dans mes songes, une question fît surface :
« - j’entend ce que tu me dis, je vois ce que tu me montres mais la Bachoa, ne devait-elle pas me faire commettre trois…
J’eu du mal à prononcer ce mot qui était encore pour moi symboliquement abjecte.
- trois meurtres ! trois morts ! prendre trois vies !
Dis-t-il en accentuant sa prononciation
- la bachoa arrive à sa fin, elle n’est pas terminée. Nous sommes tous ici réunis pour exhausser
ce souhait commun. Gabriel tu es un élément majeur. Tu es un des serviteurs de la source. Nous sommes d’une importance fondamentale, Nous sommes les piliers de construction qui ont demandé des
siècles de travail. Mais seule la source compte et elle s’exprime à travers toi, à travers nous.
Delespinois marqua un temps d’arrêt et dis :
- Gabriel, je suis le messager, le messager de notre Bachoa. Gabriel, nous ne faisons qu’un…je
suis le lien entre ta conscience actuelle et ta véritable nature, ton être originel.
A la suite de ces mots, une forte émotion se répercuta dans l’ensemble de mon corps.
Il me fixa du regard et dis avec douceur :
- tu es une entité qui n’a rien à voir avec la vie que tu as menée ces vingt huit dernières
années. Tu as sommeillé très profondément pendant toutes ces années. L’heure de notre renaissance a sonnée. Le sacrifice du messager est l’ultime acte qui achève la Bachoa ! »
Toute cette route, toutes ces frayeurs, ces doutes, tout ça nous avait mené jusqu’ici. Ma vie n’était plus qu’une immense inconnue. Seul des songes, des émotions instinctives, un état
inexplicable me rassuraient et me faisait avoir envie, envie de poursuivre, aller jusqu’au bout de ce qui avait été commencé. Je me revoyais chez moi, malheureux et perdu. Finalement même pas
malheureux, surtout perdu. Airant dans la vie, airant dans un monde que je ne saisissais pas. Mon évolution d’être humain me filait tel le sable entre les doigts. Le suicide aurait probablement
été la plus digne des sorties mais je savais que je n’en aurais été même pas capable, je me croyais piteux et sans doute l’étais-je.
Aujourd’hui se révélait tout le contraire, j’étais devenu fondamentale.
Cette résurrection du bonheur, de mon bonheur n’était-elle pas la voix magistrale vers une vraie destinée. J’allais enfin vivre, j’allais enfin être. Avais-je le choix d’accepter ou de refuser ce
que j’avais toujours été ? Le loup se pose-il des questions avant d’attraper le mouton à la gorge, a-t-il des remords d’être un loup ?
Je contemplai la situation, j’observai chaque personne qui m’était donné de voir. A ma droite se tenait toujours le grand Kourâne et son crâne chauve, Jean-Alexandre avec le visage si sympathique
d’Azvout et face à nous, si discipliné, cette multitude de gens qui attendait. Je regardai le sol pendant un long moment pensant à tout et à rien. Puis je relevai la tête et cria en serrant les
poings de toutes mes forces ces mots venus d’ailleurs :
« - je suis Bicabarel, serviteur de la source, je régnerai là ou je serai, ma foi et ma force feront trembler nos ennemis. Il est temps pour moi d’achever ma Bachoa ! »
Tout le monde se mit à crier comme une meute de guerrier se préparant à combattre.
Jean-Alexandre me dit d’une voix fatiguée à l’oreille :
« - allons dans le sanctuaire afin de nous unir, je me sens partir, il est l’heure. »
Son visage redevint une forme lisse et reprit après un court instant sa forme initiale. Il semblait fébrile, une étape supplémentaire venait d’être franchie.
Kourâne s’avança et prononça ces mots dans cette langue si mystérieuse. La différence était que maintenant je la comprenais ! :
« - terminons la Bachoa de Bicabarel ! Faîtes venir les Estrèdes ! Faîtes venir les Estrèdes ! »
Ces sons sifflants, si doux m’émerveillaient encore plus maintenant que je percevais le sens. L’atmosphère avait totalement changé, tout le monde faisait preuve d’enthousiasme, les langues
s’étaient déliées, les corps étaient en mouvement, l’ambiance était devenue festive, électrique, cette mer humaine s’agitait. Suite à la demande de Kourâne, la foule récita avec verve une sorte
d’incantation, je compris qu’il s’agissait d’une invocation :
« Témoin de la nuit, à chacun son chagrin, témoin de la nuit, pour nous vous ici.
Estrèdes de la source, un serviteur vous réclame, Estrèdes de la source, un serviteur chasse son âme… »
Ils la répétèrent et la répétèrent…
Une légère brise fît décoller du sol plusieurs brindilles insignifiantes qui se trouvaient entre la foule et nous, un souffle prenait corps. D’autres brindilles se levèrent également. Ce
mouvement d’air devint circulaire, il s’anima de plus en plus. L’intensité de ces apparitions prit une importance qui me permit de visualiser progressivement un vent qui devenait anormalement
très rapide. Dès lors je pouvais distinguer quatre tourbillons qui s’étaient formés. Les voix incantatoires qui se faisaient recouvrir voulaient lutter, mais il s’agissait d’une lutte
harmonieuse. Après un instant, les quatre phénomènes devaient mesurés très de deux mètres de hauteur pour une circonférence tout aussi impressionnante.
La foule finit son invocation soudainement, le silence reprit alors possession des lieux. Chose extraordinaire, les tourbillons ne faisaient plus un bruit, ils s’étaient figés ! Cela
ressemblait à un arrêt sur image localisé sur ces quatre formes. Le spectacle était incroyablement beau, les traces du vent immobilisées en forme de large cylindre se tenant devant nous
ressemblaient à de véritable statue, quatre statues magnifiques !
Jean-Alexandre tomba à genou, son souffle devint rapide et laborieux. Non sans peine il réussit à dire :
« - Estrèdes, je vous supplie, menez moi au sanctuaire, je suis prêt… »
Je comprenais que ce « je » me concernait également. Cet homme dont je m’étais senti si étranger, cet homme si extérieur, si différent et pour cause n’était ni un cauchemar ni un rêve,
il était simplement une partie de moi, une partie bien réel. Le voire souffrir me faisait souffrir tout autant. J’avais la même impression qu’en me voyant enfant sur des films ou des
photos : ceci est moi et je suis ceci !