Vendredi 3 août 2007
La douleur réapparaissant, je dû me retourner afin de trouver une autre position. Ce concert de musique classique me détendu de nouveau. Il s’agissait d’une sonate de Beethoven intitulé « Clair de lune » interprété par un pianiste qui semblait à ce moment là bien détaché des considérations futiles, des problèmes du quotidien. La musique avait toujours eu beaucoup d’importance dans ma vie. Elle avait le don de solliciter des émotions que j’avais du mal à ressentir, à identifier. Elle pouvait rendre certains moments de mon existence plus poétique. La musique faisait honneur à la magie de l’être, la musique était à mon sens magie et dans une vie comme la mienne cela comptait énormément. Me supprimer la musique aurait été la pire des prisons. Je n’en parlais jamais de peur que le cauchemar ne devienne réalité.
Du haut du pont qui surplombait cette rivière, j’avais comme ils le disaient commis l’irréparable. Ma vision des évènements avait été tout autre mais leur démontrer s’était avéré impossible. Il m’avait pris pour un comédien et surtout pour un menteur. Avec le recul de toute manière apporter une explication justifiant ce qu’avaient vu des dizaines de témoins et qui était vrais aurait été tout aussi délirant que l’acte lui même. Le piège s’était refermé sur moi comme une fatalité. Aucune autre issue n’aurait pu avoir lieu, j’avais simplement fait ce que m’avait proposé la part la moins obscur, voir la plus lumineuse de ce que j’étais. Cette part qui depuis m’avait permis de me sentir plus en phase avec le monde et avec moi, celle qui avait chassé tous les démons de mon enfance. L’homme que j’avais précipité dans l’eau et que l’on n’avait jamais retrouvé avait emmené avec lui tous mes délires, toute ma folie, enfin si cela était réellement que de la folie…
D’une manière ou d’une autre ma vision des choses ne m’aurait jamais permis de m’en sortir, comme si cela était prévu, c’est sans doute ça la destinée. J’avais été programmé pour vivre ce que j’avais vécu et pour être là ou j’étais maintenant. Je n’avais ni aigreur ni colère en moi, personne n’était vraiment responsable et vu que l’on ne m’avait toujours pas présenté le maître des destins, il m’était difficile d’en vouloir à qui que ce soit. Je ne souhaitais du malheur à personne et c’était là une note qui me réconfortait.
Je fermais les yeux et me laissais bercer par toutes ces notes qui dans mon esprit étaient tels de petites gouttelettes rebondissant sur des parois souples le tout dans une parfaite harmonie. Quel délice…mon rêve absolue si jamais on me libérait et cela finira bien par arriver était d’assister à un concert classique, écouter ces chefs d’œuvre joués par de vrais musiciens devant moi. Que ces vibrations magnifiques viennent me caresser les tympans, que ces caresses soient des caresses d’amour absolues. J’étais certain que l’instant resterait inoubliable et que cela changerait totalement le cours de ma vie, c’était pour moi comme une évidence.
Je n’étais naturellement pas violent et encore moins un meurtrier, mais ça aussi ressemblait à un mystère. Le monde m’imaginait comme je n’étais pas et comme je n’avais jamais été. Enfin le monde, ceux qui m’avaient approché de plus ou moins près. L’homme dont je ne pouvais plus supporter la présence n’en était pas tout à fait un. J’avais eu beau réfléchir et du temps j’en ai eu durant ces quinze années, en prenant beaucoup de recul, me remettre totalement en question, prendre en considération l’hypothèse que j’étais peut être encore cinglé mais je restais convaincu que le dénouement de ma vie d’homme libre, enfin d’enfant libre, avait été plus une libération qu’un meurtre. Pour comprendre cela il fallait sans doute ne pas être normal, je veux dire ne pas avoir eu une vie normale et probablement ressentir que sa destinée baignerait dans un mysticisme qui pour l’instant restait absolument flou. Comment dire… comme je l’ai déjà raconté, j’avais été atteint de troubles psychotiques dès mon plus jeune âge. J’étais à l’époque schizophrène. Enfin ça il m’aura fallut du temps et du recul pour le comprendre. Mon cerveau ne marchait pas trop mal mais mon imaginaire venait interférer avec la réalité et créait des hallucinations de tout ordre : auditives, visuelles, sensorielles et tout à la fois. Il m’était devenu très difficile de vivre normalement dans ces conditions. De plus vous aurez bien compris que mes parents étaient plus à l’écoute d’un dieu muet qui ne leur répondait jamais que de leur fils en proie aux pires maux de la terre qui aurait bien voulu qu’on lui tende une main. Je cohabitais alors avec des personnages ou des personnes qui n’existaient que en moi, quelle chance ! La maladie qui à mon avis ne m’était pas tombé dessus par hasard évolua avec le temps. Mais j’avais réussie grâce une détermination immense dont la force me venait de je ne sais ou, à ne jamais trop m’éloigner de la réalité commune, je luttais incessamment. J’avais connu quelques déboires mais rien de grave jusqu’à là. C’est alors qu’il m’apparut : un jeune, environ de mon âge qui à priori n’avait rien de différents de tous les autres jeunes de notre âge. Comme pour chaque nouvelle rencontre j’observais toujours une période d’observation afin de savoir s’il était réel ou bien imaginaire. Car dans l’évolution de mes apparitions, ces êtres qui au début était des personnages fantaisistes étaient devenu des gens se confondant avec les autres, ce qui rendait certaines situations de plus en plus compliquées. Mais lui était réel mais c’était la réalité, sa réalité environnante qui n’était pas normal. C’était difficile à comprendre, d’ailleurs je ne comprends toujours pas. Il se fondait très bien dans le décor mais il avait une sorte de dimension tout autre. Ce que j’essaye d’expliquer était la somme de découvertes qui m’avait pris beaucoup de temps. En résumé, il n’était ni comme les gens normaux, ni comme mes hallucinations : il était les deux à la fois.
Il se nommait Dany et se ventait d’être mon meilleur ami. Dany n’avait de cesse de me poursuivre. Exactement comme mes amis imaginaires à la différence qu’il existait. Je l’avais présenté à des amis, des vrais, enfin je veux dire des réels. En fait c’était un test et j’avais pu constater qu’il existait vraiment. Mais très tôt j’avais décelé qu’il avait un comportement étrange : il ne se souciait aucunement des gens que je lui avais présenté et il n’avait d’attention que pour moi. En sa compagnie je me sentais à certains moments extrêmement bien comme si je l’avais connu depuis toujours et à d’autre extrêmement mal. Notre rencontre avait été un tournant dans ma vie, beaucoup de chose avait changé. Dany avait le don d’éloigner ou remplacer mes hallucinations par les siennes. Mon monde intérieur avait subit d’étranges transformations. Je pensais qu’il était mon bienfaiteur et que grâce à lui tout allait rentrer dans l’ordre, que mon existence allait devenir de moins en moins cauchemardesque. Mais Dany devint de plus en plus encombrant. Il arrivait même à venir dans mes rêves et à m’emmener dans des endroits somptueux. Le problème fut que je sentis que je perdais le contrôle de mon être. Je ressentais bien qu’il attendait quelque chose, qu’il voulait me diriger quelque part. Notre lutte commune se transforma rapidement en un antagonisme difficilement supportable. Je n’étais pas comme lui et je ne voulais absolument pas devenir ce qu’il souhaitait.
Mais là je vous parle de pur instinct car je ne savais pas ce qu’il voulait. Je ne rentrerais pas dans les détails mais après des semaines, de meilleur ami il était devenu mon pire ami. Je ne pouvais plus le supporter et il était partout ou j’allais le jour et la nuit. Je me souviens avoir désiré redevenir le malade mental que j’avais été avant notre rencontre.
Bref, tout ça nous mena jusqu’à cette après midi, sur ce pont. Je fis la seule chose possible car je ne pouvais même plus penser sans que Dany ait son mot à dire. Une pulsion me fît me ruer sur lui et le balancer de toutes mes forces dans le vide. Je me souviens encore très bien de tous ces gens qui se mirent à hurler et du bruit du corps fracassant l’eau tel un bloc de béton. Je pense qu’ils s’en souviendront toute leur vie et je leur demande encore pardon. Mais je me souviens encore mieux de cette sensation de libération, de tout ce poids partant avec Dany. J’espère ne pas être trop macabre mais tuer Dany a été le plus merveilleux des cadeaux. Je n’étais pas croyant mais j’ai eu l’impression de laver ou d’élever mon âme…
Son corps n’a jamais été retrouvé et il n’a même jamais été identifié. Je ne connaissais pas son nom de famille et je ne savais rien de lui. Les témoignages ont suffit à ma condamnation. Ma libération psychique ou spirituelle m’avait conduit à l’enferment physique et j’étais là depuis quinze ans. Je pensais depuis tout ce temps que l’on m’avait oublié, juste oublié.
par Hessman
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